
ÉCRIRE EST UNE AUBE
UN ÉTERNEL PRESSENTIMENT
Un brouillon d'existence le retenait en silence, fêlure boisée au fond de sa vie. Parfois, il se disait qu'il suffirait de défroisser une poignée d'heures, les laisser s'étendre, s'étirer, l'oublier. Une lueur tranchante s'immiscerait alors en lui, irradierait son âme.
Dans le creux de ses mains détachées de l'anse du présent, Vincent, fasciné, écouterait l'amphore du temps déverser des paroles d'anciens emplies de sagesse, cuivrées et rugueuses. Il entendrait alors le grain de leur voix s'émietter, s'évaporer en tourbillon sous sa gorge nouée.
Il attendrait alors ce moment où ses doigts gorgés de passé se déplieraient, s'étireraient. Des limailles de lumière traceraient alors pour lui des figures indéchiffrables, échos de souffles écorcés de sens.
Parfois, il s'avouerait vaincu, foudroyé de plénitude sous l'orage, allongé dans l'oliveraie de sa garrigue odorante et bruissante. Il lui suffirait alors de saisir une brûlure de ciel, une éclaircie, et de se réciter « Les Conquérants » de José-Maria de Heredia, accoudé à l'extase.
Vincent assisterait ainsi, presque par effraction, à cet échange immatériel, cette fusion rare du tellurique et du stellaire, en un dialogue silencieux. Happé, saisi, transpercé. Entre deux mondes.
Ce serait peut-être un peu comme lorsqu'on fait face à un embrasement de broussailles qui crépitent, dansent et se tordent, s'élançant verticales en gerbes de feu. Ressentir cette force vive, devenir soi-même brandon, incandescence...
"Autant de pierres et de poèmes
prêts à révéler l'informulable d'aujourd'hui
Matériau déposé en attente
en marge des jours
à l'abri de sa conjugaison
Nouvelle ligne d'horizon
bégaiement des aubes roses
... "
L'écriture, une maturation dans les plis d'une résonance musicale, son revers, sa secrète respiration. Tu as connu l'expression foudroyante et immédiate à travers le jeu instrumental, touché au corps du sonore, ressenti les vibrations rythmiques et sensuelles des mélodies, et pourtant, dans cette déprise physique et spirituelle, te manquait l'onde poétique, son exploration, cette griffure du sens, infinie possibilité métaphorique. Un monde silencieux, apaisé, qui ne s'exposerait plus, ne déclamerait plus, à l'abri de toute boursouflure, en sourdine. Tu interrogerais alors le noyau du sonore, sa concrétion, autrement, certainement en l'explorant à travers un sens oblique, non univoque, travaillé par l'appel d'une voix, cette scansion régulière dans les entrailles de ton écoute intérieure.
Dans la nuit du souffle, 2025
L'écriture est ma demeure
Locataire de son âme
ses scansions sont mon vivier
Sa mélopée bouche fermée
brode le canevas de mon enfance
Ses longues errances m'exilent
et j'écoute l'écho de ses cris tus
L'écriture est ma demeure
J'y confie l'aveu de mes fuites
dans les méandres de sa sève
Assidu devant toute peine
Artisan, taille ton bois d'ébène
Dans les nuits de l'effort consenti
Accepte les sombres gouffres et les errances
Demeure attelé aux parois verticales
de l'impossible relâchement
Songe aux drapés silencieux des amours secrètes
que révèle la lune-réverbère
Au crépuscule ton bois travaille
résonne en lui l'appel de l'ouvrage
Les fibres filandreuses s'effilochent sous ton ciseau
les feuilles écorces se déposent matériau
L'écriture sensiblement advient éclairer
la peau rugueuse de tes souvenirs
L'écriture est ma demeure
Une Blancheur, 2024


